Le silence
Lieu d'emergence du signe
Fabienne Cassiers

Conférence donnée dans le cadre des journées d'études de musicothérapie à Kortenberg, le 15 mai 2003

Dans la panoplie des modèles théoriques proposés en musicothérapie, je suis frappée de constater la pauvreté des écrits concernant la place et le sens du silence au sein de la relation thérapeutique.
Il me semble que dès lors, la singularité du modèle de Rolando Benenzon ne se caractérise pas seulement par la proposition du contexte non-verbal comme unique cadre thérapeutique, mais également par la place essentielle donnée aux pauses et au silence dans ce même contexte.
Dans l'espace relationnel, parmi l'accumulation d'énergies que forment les Identités sonores en interaction, il existe un objet fondamental qui structure cet ensemble et qui est le silence.
Il est clair qu'il n'existe pas de silence réel et que nous parlons toujours de silence relatif. C'est pour cela qu'on y associe la notion de pause.
Dans le non-verbal, le silence signifie "donner l'espace à l'autre" et "donner l'espace à l'autre" signifie écouter, entendre, percevoir, éprouver, apprendre, sentir, goûter, accueillir, etc. Le contexte non-verbal est constitué d'une infinité de pauses. Ce sont elles qui structurent l'échange et rendent possible la communication. S'il n'y a pas de silence, il n'y a pas de possibilité de communication. Nous sommes dans l'indifférencié, le chaos. C'est pour cela que Benenzon choisit entre autre, de définir la musicothérapie comme étant "l'art de combiner les silences et les pauses pour créer la communication".
Mais nous ne pouvons parler de silence sans le relier à la notion de temps. Le musicothérapeute entre en relation et communique avec son patient dans le temps particulier du contexte non-verbal. Ce temps est constitué par le temps biologique du patient et celui du thérapeute. Le temps biologique est propre et unique à chaque personne et désignera le rythme particulier, la façon dont chacun vit les silences et les pauses, etc.
Durant sa formation, le musicothérapeute aura été amené à investiguer en profondeur et découvrir quel est son propre temps biologique, son propre rythme, lors de différentes mises en situation individuelles ou en le confrontant et le différenciant de celui des autres personnes d'un groupe. Ce travail préliminaire est essentiel pour lui permettre par la suite de distinguer dans le cadre d'une relation thérapeutique les éléments rythmiques, temporels et de silence qui viennent de ses propres exigences.
Une première étape, essentielle au traitement musicothérapeutique sera donc de découvrir le temps biologique de son patient et cela ne peut se faire qu'en laissant la place à l'écoute, à la réceptivité, au silence.
Enfin, le musicothérapeute cherchera tout au long du processus thérapeutique à harmoniser et synchroniser son propre temps biologique à celui de son patient afin de constituer le temps thérapeutique.
Le silence est un élément essentiel du contexte non-verbal parce qu'il structure ce temps thérapeutique et rend possible l'émergence du signe.
Ce terme d'émergence du signe est vaste et adoptera des significations différentes selon le point de vue théorique duquel on se place.
Le relevé des définitions de l'émergence du signe allant de celle des linguistes jusqu'à celle des psychanalystes est une chose, son application dans le cadre musicothérapeutique en est une autre.
Le plus souvent, les praticiens retrouvent la théorie sur laquelle ils se fondent dans leur pratique : Par exemple, dans un ouvrage de 1994, Michel Gendarme, musicothérapeute français, situe l'émergence du signe dans une dimension intentionnelle et comme condition préliminaire à l'ouverture de canaux de communication. Il suppose une intention de communication au patient à partir du moment où, de l'ensemble des manifestations corporo-sonoro-musicales du patient, il constate que certaines choses se répètent. Quelles choses ? Celles pour lesquelles le thérapeute avait le sentiment qu'elles étaient intentionnelles. Que permet la répétition dans le cadre thérapeutique ? Selon lui, elle permet que l'intention se précise dans le temps et prenne consistance. C'est là qu'il situe l'émergence du signe; c'est la qu'il situe l'ouverture de canaux de communication entre le thérapeute et le sujet; c'est la qu'il situe l'apparition de possibilités de nouvelles expressions qui s'élaboreront dans un travail ultérieur.
Trois remarques s'imposent tout de suite :
Certes, on ne peut parler d'émergence du signe que lorsque le patient s'extrait du chaos, du bruit aléatoire... c'est aussi bien notre propos lorsque nous parlons de structuration.
Seulement, une nuance s'impose : c'est la notion d'intention qui mérite un examen attentif. Qu'est ce qui permet au thérapeute de confirmer à travers la répétition son sentiment initial d'intention de communication ? Imaginons, par exemple, un musicothérapeute qui aurait tellement envie que son patient autiste le considère comme interlocuteur... n'est-il pas essentiel qu'il passe au peigne fin la tendance qu'il aurait à découvrir de l'intention là où elle n'est pas ? Cela ne veut pas dire que l'auteur n'a pas fait ce travail, mais plutôt que, dans l'émergence du signe, l'intention de communication ne peut être posée comme centrale; elle prête trop facilement à des glissements...
Enfin, c'est l'idée de répétition, effectivement située au cœur de notre pratique, que nous soutenons et dont l'apparition est directement liée à la condition structurante du silence.

Nous soutenons donc qu'un signe émerge de la part du patient, avec intention ou non de communication, lorsque les conditions préliminaires de silence et d'écoute sont présentes, et que ce signe est perçu par le thérapeute.
Ecouter est une fonction qui se base sur la relation de contraste entre le silence et le bruit. Un bon musicothérapeute est celui qui sait écouter et manipuler les silences. Dans un processus relationnel, le silence est bel et bien source d'information et de communication. Pour illustrer cela, Benenzon s'appuie sur le cas extrême de patient en coma ou en état végétatif persistant... dans ce cas-là, le silence semble être l'unique alternative qui nous reste pour entrer en communication avec le patient. Mais il n'est pas nécessaire d'être face à un cas aussi extrême pour éprouver la fonction essentielle de communication du silence. Le silence est la première expression du patient pour s'écouter, se reconnaître et reconnaître l'autre. C'est comme si le musicothérapeute lui disait : "je suis là, mais je ferai une pause pour que toi aussi tu sois là".
Lorsqu'une séance de musicothérapie commence, il est fréquent de constater que le musicothérapeute ressent très vite la nécessité de produire une sonorité pour remplir l'espace et le silence dans le temps qui s'établit.
Ce silence n'est clairement pas facile à vivre, et encore moins en ce temps du tout début de séance qui est chargé de la tension provoquée par la rencontre. Ce silence est pourtant nécessaire pour permettre au patient de s'exprimer, mais également pour être à l'écoute de ses propres sensations, du contre transfert que génère la rencontrer avec le patient, des associations corporo-sonoro-musicales qui commencent à affluer.
Que se passe-t-il ? Le patient émet les premières expressions et le musicothérapeute ne peut supporter l'espace et le temps de silence qui suivent ces premières expressions. Il sent une compulsion à répondre. C'est sa propre exigence qui est projetée en la personne du patient. C'est comme s'il disait : "je dois répondre à ce que tu m'as exprimé parce que si je ne le fais pas, je sens que tu ne me reconnais pas ou que tu vas m'exclure ou que je me sentirai moi, exclu de la relation". Entre l'expression et le silence, la possibilité nous est donnée d'interagir, comme entre l'amour et la haine, le bien et le mal, le beau et le laid, le moi et le non-moi, et c'est dans cette dichotomie que commence la reconnaissance. C'est comme si le musicothérapeute disait : "je te reconnais, mais je suis différent de ce que tu projettes en moi". C'est cet équilibre entre l'expression et le silence, la stimulation et la pause qui est à rechercher et qui sera différent pour chaque patient.
J'aimerai m'arrêter quelques temps sur ce point pour l'illustrer par un cas rencontré dans ma pratique.
Nicolas est un enfant autiste profond que j'ai pris en charge en séances individuelles pendant 10 mois.
Au début de la prise en charge, je pense qu'une bonne partie de mon énergie et de ma disponibilité était mobilisée par la question préoccupante du "Que faire?". J'avais peur de sur stimuler Nicolas en agissant trop vite ou trop souvent et en même temps je trouvais que cela n'avait aucun sens de rester plantée devant lui sans rien faire... parce que j'avais vraiment l'impression que ne pas agir signifiait "rester plantée là" ! Paralysée par cette question omniprésente de comment agir, j'oubliais de me demander d'abord pourquoi agir. La réponse à ce pourquoi se trouve dans le long apprentissage d'une double écoute : l'écoute de ce que propose le patient (que ce soit ses gémissements en déambulant, ses tentatives de fusion corporelle, son attitude passive voir à la limite de l'endormissement,...) et l'écoute de tout ce que cette attitude réveille en nous, de toutes les sensations contre transférentielles qui surgissent. Il s'agit là de reconnaître nos identités sonores respectives et rechercher à coordonner nos temps biologiques.
Cela m'a pris beaucoup de temps. Je crois que ce n'est qu'à partir de la dixième séance que j'ai commencé à me sentir vraiment à l'aise avec cette technique. Et c'est vrai, une fois que je commence à pratiquer cette double écoute, je ne me sens plus du tout inactive ! Une foule d'associations surgit en moi, en lien avec ce que me présente le patient. Le simple fait d'y être attentive me donne la sensation d'être active, même dans ce temps d'observation et lève l'angoisse du "que faire?" que je ressentais initialement. C'est comme si au début j'étais trop préoccupée pour moi-même, à chercher quel comportement je devais adopter et que cette recherche m'empêchait de m'occuper de mon patient. Il y avait cependant un équilibre à trouver.
Lors de la neuvième séance, Nicolas s'est couché sur un matelas, la tête tournée vers le mur dans une position de déconnexion totale par rapport à moi. Un peu trop axée sur cette idée d'écoute, je ne faisais que sentir une frustration grandissante au fond de moi, un sentiment d'être exclue par lui... timidement, j'ai tenté deux trois fois de le stimuler.
Je chantais son prénom en percutant doucement un rythme sur son dos, mais Nicolas s'est endormi. Il s'agit clairement d'une erreur de ma part. En accordant trop d'importance à cette écoute, démesurément soucieuse de ne pas être envahissante, je laisse Nicolas se déconnecter de tout ce qui l'entoure, ce qui, bien entendu, ne sert à rien. Lui permettant de s'endormir, je ne lui permets pas de bénéficier de la séance et de plus, cela provoque en moi un sentiment de frustration, d'abandon qui ne peut qu'être nuisible à la qualité de mon travail. Lors de la supervision qui suivit cette séance, nous avons pensé à diverses façons de stimuler Nicolas pour éviter qu'il s'endorme. C'est ainsi que par la suite, quand une situation similaire se présentait, je rapprochais autour de Nicolas les instruments qui l'intéressent, je chantais tout près de son oreille, je déplaçais le matelas où il était couché pour pouvoir me positionner face à lui, etc. Il m'est arrivé par la suite d'intervenir de façon plus forte, par exemple en le contraignant à s'asseoir face à moi et en le maintenant physiquement pour capter son attention. Ainsi, j'alterne entre des moments de pause et de silence et des moments où je le stimule plus activement.
Cet équilibre entre l'écoute, l'observation, l'attente d'un côté et la mise en acte, la stimulation de l'autre a sans cesse évolué au cours du processus thérapeutique suivant mes erreurs et l'expérience que j'en tire, ma compréhension progressive des phénomènes en jeu, mon adaptation, l'évolution de Nicolas et les nombreuses supervisions qui réorientaient le sens de ma pratique.

En choisissant de vous partager cet exemple, cette erreur dans laquelle je me suis enfoncée jusqu'à provoquer l'endormissement de mon patient, j'ai simplement voulu souligner que ce n'est pas tout de faire l'apologie du silence... car autant le sonore couvrant en permanence l'espace thérapeutique nous éloigne de la dualité d'un échange et nous plonge dans une aléatoire indifférencié, autant un silence prolongé amène à la rupture de toute possibilité de communication, au sentiment d'abandon, de dépression, enfin, nous rapproche de la mort. Comme le son existe par le silence qui l'a précédé, le silence existe parce qu'une expression sonore va en découler. C'est pour cela que j'insiste sur la notion d'équilibre; un équilibre à découvrir et qui sera différent pour chaque patient.
Le silence nous mène à l'acceptation de l'autre, comme différent de soi, il nous expose à cette différence, peut-être marque-t-il la fin d'une illusion de n'être qu'un et cette faculté du silence peut nous faire basculer dans la position dépressive. C'est probablement pour cela que le musicothérapeute a tant de difficultés à maintenir le silence après une expression du patient. Il est évident que, après plusieurs minutes de silence maintenu, le patient peut évoluer vers une position dépressive; cette situation aura un impact dans la position dépressive du musicothérapeute qui ne peut l'admettre pour lui-même. Pourtant, le musicothérapeute devra dépasser cela afin de concilier sa propre autonomie psychique avec la reconnaissance de l'existence de l'autre. Le musicothérapeute voyage avec son patient dans cette double polarité. Le patient est source de satisfaction et en d'autres moments, porteur de frustrations, d'absences et de limites que son existence impose au musicothérapeute. Il n'est pas facile de maintenir cette double polarité pour le thérapeute. Il s'agit, au même instant, de donner tout l'espace à son patient, être en empathie la plus complète, être "à son niveau" et en même temps, rester soi, ne pas s'effacer, mais au contraire, être réceptif à toutes ces sensations qui nous traversent et nous différencient du patient.
Le silence ramène à la période de l'absence, de l'abandon, il fait partie de la blessure narcissique. Le silence me fait craindre que je n'existe pas ou qu'on pourrait penser que je n'existe pas... il me rapproche de la mort.
Mais en même temps, le silence permet l'écoute d'autre chose et surtout l'écoute privée du stimulus.

Benenzon aime définir la personnalité comme étant la façon dont chacun décharge ses tensions. Je crois que les moments de silence sont les moments de rééquilibre, où le silence a ce rôle de concentrer une tension avant qu'elle ne prenne une nouvelle voie pour se décharger... c'est un point d'équilibre qui amène à un nouveau déséquilibre.
C'est aussi dans mon expérience, tant durant la formation que dans ma pratique clinique, les moments de communication que j'ai vécu comme étant les plus riches. Que ce soit un silence angoissant avec la question obsédante du "que faire ?", que ce soit ce silence introspectif ou de mise à niveau avec l'autre, que ce soit le silence de l'attente ou celui qui précède la création, ce sont toujours les moments où notre sensibilité est à son point culminant, tous nos sens sont en éveil, comme si notre perception globale s'affinait un peu plus à chaque moment de pause ou de silence.
Par exemple, lors des séances de musicothérapie didactique de groupe, nous étions une dizaine de musicothérapeutes en formation à improviser ensemble sur différents instruments. Après un premier moment de tension au début de ces séances didactiques, où personne ne savait trop bien que faire, chacun choisissait rapidement un instrument et un rythme binaire émergeait très vite. Delà, nous partions dans une improvisation commune dans laquelle chacun prenait peu à peu la place qui lui convenait et qui nous relâchait progressivement de la tension et du malaise ressenti au début. Il y a dans ce temps d'improvisation un sentiment de bien-être, de soulagement, d'infini aussi... on se laisse bercer par la production du groupe qui nous porte... mais tôt ou tard, on le sait, cela va s'arrêter... il est difficile alors de supporter cette première "rupture"... le groupe ne faisait plus qu'1, et l'on se retrouve à nouveau un tas d'individus, isolés et bien différents les uns des autres... c'est pourtant dans ces moments de pauses, survenus après plusieurs minutes d'improvisation de groupe, que j'ai ressenti le plus fortement la présence des autres, des autres qui sont bien différents de moi. L'intensité d'un regard croisé ou évité, la tension créatrice que cette première pause engendre, les échanges à peine perceptibles m'ont fait ressentir une "présence à l'autre" encore bien plus puissante que lors de l'improvisation commune. Dans cette pause, je prends conscience pour la première fois de ma position dans l'espace et dans le groupe, je perçois la chaleur de l'autre, sa respiration, son odeur, sa tension, sa présence...c'est comme si tous mes sens s'étaient éveillés et affinés...
Comment dire ? Le silence nous expose, nous fait prendre un risque... on s'efface plus facilement en exprimant un rythme binaire sur des congas que dans le dénuement que provoque le silence... Dans mon expression sonore, je me sens habillée de sons... et je me sens nue dans le silence.

Il y aurait sans doute encore beaucoup de choses à rajouter, peut-être aussi quelques zones d'ombres à mettre en lumière, je n'ai pu aujourd'hui vous faire part que de quelques réflexions, appuyées par l'orientation théorique qui sous-tend mon travail...
Je n'expose pas de conclusions, me sentant moi-même en plein cheminement ou beaucoup de questions s'ouvrent et me donnent envie d'avancer, sans pour autant y trouver des réponses avec certitude.
Cet exposé n'a d'autre valeur que le témoignage d'un vécu professionnel qui engendre des questionnements et des tentatives de réponses... et qui ne demande qu'à être enrichi par vos réflexions !